Karamoko Bella Diallo parle du concept « Darna-Senda » qui a changé le visage de la ville de Labé.

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Alors que la plupart des grandes villes du pays n’ont que des bâtiments vétustes, datant du temps colonial, une forme de bail a vu le jour dans la préfecture de Labé depuis un certain temps. Notamment la convention-partage qu’on appelle en langue du territoire « Darna-senda ». Une chose qui a changé positivement le visage de la commune urbaine, car des bâtiments à étage ont remplacé progressivement les vieilles maisons surtout au centre-ville.

ependant si le concept « Darna Senda » a changé positivement l’architecture de la ville de Labé, il n’est pas rare de rencontrer des familles qui sont obligées, à la longue, de revendre la part qui leur revient et de partir s’installer ailleurs ou rentrer définitivement au village. Une attitude qui montre que le concept « Darna Senda » n’est pas que bénéfique pour les citoyens.

D’où est venue cette idée? Quels sont ses avantages? Ses Inconvénients?  Y a-t-il des textes juridiques qui encadrent ce concept? Pour répondre à ces différentes interrogations, la rédaction régionale de Guinéenews est allée à la rencontre de Karamoko Bela Diallo, l’inventeur du concept  » Darna-Senda », en même temps directeur régional adjoint de la Ville et de l’Aménagement du Territoire de Labé.

Guinéenews : Mr Diallo, dites-nous comment est né le concept « Darna-Senda »?

Karamoko Bella Diallo: Je vous remercie pour cette opportunité que vous me donnez afin de pouvoir parler de ce concept. Je dirai, pour la petite histoire, que c’est en 2005 que j’ai été muté à Labé en tant que fonctionnaire stagiaire au niveau de la Direction de l’Urbanisme et de l’Habitat. Moi je suis ingénieur de bâtiment de formation. J’avais déjà travaillé pendant 9 ans avec des entreprises belges, des Américains et des Français. Donc je suis plus dans les bâtiments que dans les aménagements. Quand je suis venu à Labé, j’ai trouvé que la plupart de mes collègues de travail  sont axés sur les aménagements. Du coup, je restais au bureau à ne rien faire. C’est ainsi que je suis parti en ville faire le tour pour voir un peu ce qui se passe. Et j’ai constaté qu’il y avait beaucoup de vieilles constructions qui datent du temps colonial. J’ai demandé aux propriétaires pourquoi ils ne renouvelaient pas ces constructions pour les mettre en étage? Ils m’ont dit qu’ils n’ont pas de moyens. J’ai demandé pourquoi ils ne donnent pas à ceux qui en ont pour changer l’image de la ville. Ils m’ont expliqué qu’ils ne vendent pas parce que c’est là que leurs ancêtres les ont laissés. C’est ce qui m’a amené à réfléchir un peu et à consulter aussi le code de l’urbanisme qui ne parle que de deux formes de bail, le bail à construction qui est de 15 à 60 ans et le bail emphytéotique qui est de 15 à 99 ans. En ce moment, j’ai exposé le problème aux opérateurs économiques pourquoi ils ne viennent pas en aide à ces propriétaires terriens en signant des contrats de bail avec eux. Ils m’ont fait savoir que c’est une perte pour eux car ces bâtiments auront plus de valeur au moment de la restitution que maintenant. Donc ils ne peuvent pas investir sans intérêt.  C’est à partir de là qu’est né le concept « Darna Senda ».  Et j’ai exposé le problème aux deux parties et elles ont adhéré. Là, le propriétaire ne vend pas mais l’opérateur économique construit et ils partagent, chacun prend une partie. En gros, c’est un contrat gagnant-gagnant.

Guinéenews: quels sont les avantages et qu’est-ce que vous avez gagné personnellement de ce concept?

 Karamoko Bella Diallo:  la ville a vraiment changé d’aspect parce que quand on regarde Labé actuellement, on a beaucoup de constructions à niveau. Tous les vieux bâtiments ont été démolis et remplacés par des immeubles neufs. Ceux qui occupaient les lieux aussi, les propriétaires terriens, en ont tiré profit  parce que avec le système « Darna Senda », ils ont changé de vie et sont devenus plus aisés. Car non seulement ils ont des constructions dignes du nom mais aussi ils ont gagné plus d’argent pour pouvoir fonctionner. Et moi aussi, qui étais pratiquement gardien des bureaux, j’ai eu du travail parce que je participe à la conception, à l’étude du projet, au montage, au suivi et à l’implantation.

Guinéenews: en cas de litige, y a-t-il une loi ou une règle qui pourrait départager les belligérants?

Karamoko Bella Diallo: ‘’ Darna Senda’’ est une action purement sociale. Avant de procéder à l’implantation, à la conception du projet, il y a déjà des préalables. On doit faire un procès-verbal d’entente de famille qui prouve que tous les membres sont d’accord d’aller à ce système de convention qu’on appelle « Darna Senda ». Une fois ce papier fait, les deux parties font maintenant une convention qu’on appelle la « Convention de Partage de l’infrastructure » où tout est défini. Donc pour cela aussi j’ai consulté les cadres de la Justice pour m’aider à façonner les textes d’application du concept. Et dans ces textes, on dit que pour tout problème, vu que c’est un cas social, le recours c’est le tribunal de première instance de Labé parce que « Darna Senda’’ a été initié à Labé. Et en ce moment, ça ne concernait uniquement que Labé.

Guinéenews: outre Labé, « Darna-Senda » est-il pratiqué ailleurs?

Karamoko Bella Diallo:   Oui, le concept a été exporté, parce que j’en ai entendu parler à Kagbelen où des gens sont arrivés à faire le système « Darna Senda ».

Guinéenews: dans la mise en œuvre de cette initiative, y a-t-il eu des inconvénients?

Karamoko Bella Diallo:   Des inconvénients, il peut y avoir dans toute action sociale. Mais ce que je regrette, c’est le fait que cela ait pris de l’ampleur. J’ai déjà vu la commune à l’époque pour qu’elle essaye de voir comment on peut encadrer le système « Darna Senda ». Elle ne s’est pas tellement intéressée. Et les projets que nous arrivons à faire aussi le plus souvent ce sont des projets d’immeubles R+1, R+2, R+3, mais là aussi, la construction se limite juste au rez-de-chaussée avec l’exploitation des magasins. Du coup, la construction n’est plus terminée. Donc si les gens pensaient à achever les immeubles, ça allait apporter plus d’éclat à la ville. C’est ce qui fait d’ailleurs que maintenant il y a plus de magasins que d’appartements à Labé. Parce qu’au début, on avait prévu des magasins au rez-de-chaussée et des appartements en haut, mais on voit que le premier étage est transformé en magasins désormais.

Guinéenews: vous avez une fois été confronté à une situation inattendue. Comment l’avez vous gérée? 

Karamoko Bella Diallo: Une fois, ça s’est passé à Dow-Saré, Paraya, un quartier de la commune urbaine où le propriétaire terrien estimait que sur les deux immeubles, la qualité de la construction de celui qui devait lui revenir n’était pas à la hauteur de ses attentes. On a envoyé une équipe d’expertise qui a fait le constat et on a exigé à l’opérateur économique de corriger les anomalies.  Par contre, on n’a pas reçu d’autres plaintes, tels que des gens qui veulent annuler ou qui regrettent le contrat.

Entretien réalisé par Fatoumata Dalanda Bah.

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